-La partition du spectacle est parue aux éditions l'Entretemps dans la collection canevas, avec le soutien de Beaumarchais et du Centre National du Livre (voir lien en pade d'accueil)
-Un cd de la musique du spectacle sera bientôt disponible sur demande...
"Territoires inimaginaires
danse de fil - partition, par Johanna Gallard
Les éditions L’Entretemps possèdent un savoir-faire très particulier, celui de convertir un numéro de théâtre de rue ou de jonglage en poème. C’était déjà le cas pour In situ, voyages d’artistes européens (cf. Cahiers n°11), ça l’est aussi pour Territoires ininmaginaires de Johanna Gallard. Le sous-titre est ici “danse de fil - partition”, une partition dont les instruments sont les pieds (surtout les pieds), les bras et les yeux. L’ensemble du recueil décrit avec autant de précision que possible des scénarios de funambulisme, tant pour ce qui est des pas, des figures que des accessoires, de la direction du regard, de la nature de l’accompagnement musical… Il s’agit donc du résultat d’un “simple” exercice de transcription par l’écrit d’une chorégraphie sur fil. Mais la pureté de langage, la justesse des termes et la finesse des remarques destinées à guider un éventuel interprète font de chaque “partition” un chant poétique d’une force évocatrice et émotionnelle comparable à celle du Champion de jeune de Kafka, nouvelle qui reste sans doute, avec Le Funambule de Jean Genet, l’un des modèles de l’évocation littéraire d’un artiste de cirque. C’est aux côtés de ces deux livres qu’il faudra ranger ces Territoires ininmaginaires dont on donne ici l’extrait du morceau Incertitudes/Le Manteau (environ six minutes) :
« Il avance à “pas de chat”, donne un coup furtif sur le fil aussitôt amorti. [Le manteau saute sur place.]
Il regarde le public.
Il regarde vers le public. Il s’avance, regarde vers le public et donne plusieurs à-coups sur le fil, le dernier aussitôt amorti. [Le manteau subit ces nouveaux rebondissements.] Il recule de quelques pas, ralentit et s’accroupit. Il regarde le manteau de côté, pivote en position frontale en s’appuyant sur le fil. Il resserre ses pieds, ramène sa main près de lui.
Il demeure posé là quelques instants à la recherche d’une certaine immobilité. Il s’en rapproche en glissant un pied après l’autre : il se relève progressivement les pieds restant orientés de côté. Dans le même mouvement, il le pousse du bout du pied et ce à plusieurs reprises tout en cherchant à avancer petit à petit.
Il se remet face au fil, engage tout son corps pour le repousser en glissant ses pieds l’un derrière l’autre jusqu’au bout du fil. Il recule à demi-frontal, un pied se rapprochant puis s’éloignant de l’autre en glissant en arrière : ses pas s’accélèrent et se raccourcissent au fur et à mesure. Il heurte la plate-forme. Déséquilibré, il se rattrape en posant un pied sur la ”maison” (l’une des deux plates-formes entre lesquels le fil est tendu), se serre dans ses bras.
Il ramène le pied resté sur le fil, regarde le manteau. Il réengage son pied sur le fil en sa direction. Il s’en rapproche assez vite en glissant un pied après l’autre. Il s’arrête, laissant le fil rebondir sous son poids : il profite de cette nouvelle sensation. Il regarde vers le public en souriant. Il rebondit sans discontinuer amplifiant le mouvement d’un geste circulaire des deux bras qui se rapprochent et s’éloignent : les mains sont tour à tour fermées puis ouvertes en direction du manteau. La musique se met à virevolter. Il lance ses bras dans tous les sens au gré des impulsions données par le fil.
Il laisse le fil finir son rebond sous ses pieds tout en relâchant le contrôle de ses bras. Il saisit son poignet d’une main, le tire dans un demi-tour, résiste, ramène son bras dans la direction opposée, le tire vers l’avant, entraîné vers la “maison”. Il marque un arrêt brusque à moitié engagé sur la plate-forme.
Il respire.»
Il n’est absolument pas certain que la remarque conclusive de ce recueil – «cette partition ne prend réellement sens qu’au moment de la représentation au travers du partage de l’espace et du temps entre les différents “acteurs” [le “personnage” interprété par la funambuliste-chorégraphe, le musicien pianiste, le fil et la loi de la gravitation] et les spectateurs» – soit juste. Au lieu d’être une partition, c’est-à-dire un simple outil (telle est donc la modeste prétention affichée par l’auteur), cette écriture s’impose pour et par elle-même."
Editions l’Entretemps, 90 pages - 10 euros